Monday, 12 janvier 2026
À la réception de télégrammes d’organisations policières étrangères, le premier souci de Maigret est de rajouter du charbon à son poêle. Ensuite, il allume sa pipe, puis regarde sa montre et, derrière le bureau, une très grande carte. Nous sommes en novembre, la nuit tombe et il pleut. Vêtu de sa veste, de son épais pardessus, de sa cravate mal nouée et de son chapeau melon, il se dirige vers la Gare du Nord. Ainsi commence Pietr-Le-Letton, où Georges Simenon semble autant soucieux de créer une atmosphère que de construire l’intrigue.
Pietr-le-Letton est le premier roman Maigret de Simenon. L’histoire se déroule principalement dans le Paris d’avant-guerre, mais aussi à Fécamp, ville située en bord de mer, à une vingtaine ou une trentaine de kilomètres au nord du Havre. Il a été publié en 1931.
Les télégrammes disent à Maigret que Pietr le Letton est sur le point d’arriver à bord de l’Étoile du Nord. Ainsi commence le récit : une histoire de jumeaux et d’identités multiples. Maigret voit un homme correspondant à la description de Pietr descendre du train et se diriger vers l’hôtel Majestic. Presque immédiatement, un cadavre est découvert dans les toilettes du train, correspondant lui aussi à la description de Pietr. Cette contradiction déclenche l’énigme centrale.
D’autres détectives de fiction de la même époque, tels que Sherlock Holmes ou Poirot, assemblent méthodiquement indices, alibis et chronologies jusqu’à ce que la solution émerge par la seule logique. Maigret, au contraire, avance lentement, guidé par son intuition, et considère le crime moins comme un puzzle intellectuel que comme une tragédie humaine. Il s’intéresse profondément aux mobiles et aux circonstances, explorant les racines psychologiques du mal à un point tel qu’il éprouve souvent de la sympathie pour le criminel. Maigret observe attentivement les gens, s’immergeant dans leur monde plutôt que de rester à l’écart. On le voit dans le roman lorsqu’il passe des heures, souvent sous la pluie, à surveiller ses suspects. Plus tard, il va même jusqu’à emmener le coupable dans un hôtel, lui laissant l’espace nécessaire pour s’expliquer. De cette manière, Simenon introduit un modèle plus humain du roman policier.
Avec ce roman, Simenon débutent tout juste avec Maigret, et il ne s’agit donc peut-être pas du meilleur roman de Maigret à lire. Si Simenon utilise indéniablement la langue et les usages de son époque, ses références souvent stéréotypées aux Juifs laissent aujourd’hui le lecteur moderne mal à l’aise. Le livre donne parfois l’impression d’avoir été écrit hâtivement. Il offre néanmoins une bonne introduction au personnage haut en couleur du célèbre commissaire. “Mes tout premiers Maigret,” écrivait Simenon, “étaient imprégnés de ce sentiment, qui ne m’a jamais quitté, de l’irresponsabilité de l’homme.”
Ce qui est pourtant remarquable, fascinant et indéniable, c’est l’influence qu’ont eue la centaine de romans et de nouvelles de Maigret écrits par Simenon sur les écrivains qui lui ont succédé. Graham Greene a qualifié Simenon de « plus grand romancier du siècle » en langue française. André Gide le considérait également comme l’un des plus grands écrivains de fiction du XXᵉ siècle. De même, Jean-Paul Sartre a salué la compréhension qu’avait Simenon du déterminisme social et des classes, le qualifiant de l’un des grands romanciers de son temps.
Il y a une dizaine d’années, le dramaturge David Hare a publié dans The Guardian un article intitulé « Le genie de Georges Simenon ». Patricia Highsmith comptait parmi ses admirateurs : ses romans mettant en scène Ripley partagent avec Simenon l’attention portée à l’état intérieur du criminel. The Guardian a décrit l’inspecteur Wexford de Ruth Rendell comme se comportant « davantage comme un médecin généraliste à l’ancienne en visite à domicile que comme un policier, un lointain descendant de Maigret ». Donc, Simenon a laissé une empreinte durable, ouvrant la voie à de nouvelles formes de littérature policière.
