Patrick Modiano – un pedigree

C’est le quatrième roman de Patrick Modiano que je lis avec mon groupe de lecture de l’Alliance Française, et il porte toutes les marques familières de son œuvre : la même atmosphère insaisissable, le même style épuré, les mêmes thèmes récurrents et un cadre étonnamment familier. D’ailleurs, lors de la remise du prix Nobel de littérature, Modiano lui-même a déclaré : « J’ai l’impression d’écrire le même livre depuis 45 ans. »

Si la plupart des livres de Modiano s’inspirent de sa vie, Un Pedigree est plus clairement autobiographique. Cependant, il ne s’agit pas d’une autobiographie conventionnelle. À l’instar d’Annie Ernaux qui, avec Les Années, a exploré une nouvelle forme d’écriture autobiographique, Modiano s’attache à développer un style qui lui est propre dans le récit de sa jeunesse.

L’ambiance est triste et mélancolique, rappelant le style de Raymond Chandler, un noir parisien, avec des phrases courtes.

Par moments, le livre ressemble à un annuaire téléphonique tandis qu’il énumère nom après nom, chacun avec son adresse complète et les dates pertinentes. « J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne.» Une vie qui n’était pas la sienne! Le ton est neutre ; les événements sont rapportés sans jugement.

Il rassemble tout ce dont il se souvient des 21 premières années de sa vie. Il dédie le livre à son jeune frère Rudy dont la mort en 1957 l’a clairement gravement affecté. “À part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur.”

Malgré le style détaché et sobre qui caractérise Patrick Modiano, le lecteur perçoit son œuvre d’une tout autre manière. Les tensions non dites qui persistent entre les lignes, ainsi que les impressions subtiles évoquées par les noms et les lieux, se combinent pour créer une expérience de lecture bien plus riche et complète que les mots seuls ne pourraient le suggérer.

Peu à peu, nous réalisons l’enfance malheureuse, chaotique et souvent négligée qu’il a subie. Six ans ou plus d’internat ont laissé leur marque. Et des parents qui avaient peu de temps pour lui, et qui trouvaient toujours des gardiens. Il raconte le moment où un fiancé de sa mère lui a offert un chien chow-chow en cadeau. Il écrit : « mais elle ne s’occupait pas de lui et le confiait à différentes personnes, comme elle le fera plus tard avec moi. »

Sa mère est issu d’un milieu de la classe ouvrière en Belgique flamande. Elle travaille comme actrice quand elle le peut. Ils vivent principalement dans la pauvreté. Elle a des relations avec des personnalités. Ainsi, malgré la précarité de sa famille, Modiano côtoie régulièrement des gens intéressants, dont certains sont familiers, comme Boris Vian et Raymond Queneau. Son père et son grand-père paternel étaient juifs. Né à Paris, son père devint un trafiquant et un marchand du marché noir, ayant parfois de l’argent, mais le plus souvent pas.

Comme dans nombre de romans de Modiano, le Paris d’après-guerre n’est pas seulement un décor, mais un personnage central. Le livre éclaire les thèmes récurrents chez Modiano, de l’identité, de la mémoire et de l’Occupation de Paris.

Principalement écrivain de romans semi-autobiographiques, il a également apporté ses talents au cinéma et à la musique. Avec le réalisateur Louis Malle, en 1974, Modiano a écrit le scénario de Lacombe Lucien. En 1968, il a écrit les paroles de la pièce de ragtime de Françoise Hardy, Étonnez-moi, Benoît.

Avec Modiano, les lecteurs ne devraient pas s’attendre à des réponses, ou à un récit facile qui suit les paramètres chronologiques communs des romans. Comme pour ses autres romans, la lecture de Pedigree reste étrangement convaincante, et c’est cette compulsion de lire qui doit contribuer de manière significative aux succès de l’auteur.

Avec Modiano, il ne faut pas s’attendre à des réponses toutes faites, ni à un récit linéaire suivant la chronologie habituelle des romans. Pourtant, comme pour ses autres romans, et malgré le style détaché, presque clinique, la lecture de Un Pedigree exerce une étrange fascination, et c’est cette compulsion à lire qui doit contribuer de manière significative aux succès de l’auteur..

Ce n’est que lorsque son premier livre est accepté pour publication qu’il devient enfin lui-même :

“Ce soir-là, je m’étais senti léger pour la première fois de ma vie. La menace qui pesait sur moi pendant toutes ces années, me contraignant à être sans cesse sur le qui-vive, s’était dissipée dans l’air de Paris. J’avais pris le large avant que le ponton vermoulu ne s’écroule. Il était temps.”  Combien la littérature française aurait-elle été plus pauvre si Modiano n’avait pas réussi à ‘pris le large’ quand il l’a fait !

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